La Technologie "Opt-In"
Quand j’arrivai à Paris pour la première fois, mon objectif était de trouver la manière la plus rapide et la moins chère d’aller à Compiègne. Je sortis mon portable pour voir ce que je devais faire, mais toutes les sources que je consultais me disaient que je devais télécharger trois applications. Trois applications ! Une pour voir tous les horaires de bus, de trains, et de métros, une pour acheter des billets de bus, et une pour acheter des billets de métro ( la première application me permettait aussi d’acheter des billets de train, grâce à Dieu ). Je déteste utiliser mon portable, alors ça me frustrait beaucoup ( probablement plus que de raison ).
Je vis un employé de l’aéroport en uniforme avec un sourire typique du service client. Mon ange gardien descendit du ciel.
Je m’approchai de lui et je lui demandai : Pouvez-vous m’aider à trouver comment aller à Compiègne ? Il me regarda et me dit : bien sûr ! Et il sortit son portable de sa poche et il me montra la même application 1 que Google m’avait montrée. Il me demanda : Encore une fois, s’il vous plaît, où aimeriez-vous aller, monsieur ? Je dis, un peu déçu : À Compiègne, merci beaucoup. Après quelques secondes à utiliser son portable, il dit : parfait, la billetterie ne marche pas en ce moment, alors prenez une photo de ce trajet ici et téléchargez cette app, application 2.
Démoralisé, je téléchargeai l’application 2. Je pensais ( peut-être une vieille manière de penser ) qu’un employé en saurait plus qu’une application. Je pensais qu’une application ne serait pas la manière normale de faire les choses.
Cette rencontre m’a fait réfléchir à la disparition progressive des technologies “opt-in” : les technologies que l’on peut choisir d’utiliser ou non, sans grande gêne ni perturbation de notre vie quotidienne. Je pense aux écouteurs, aux lave-vaisselle, et aux liseuses. J’adore mes écouteurs au point d’en avoir trois types différents. S’il y a un lave-vaisselle chez moi, je l’utilise, mais sinon, ce n’est pas grave, j’achète du liquide vaisselle et une éponge. Je sais aussi que je paierais moins cher mes livres si j’achetais une liseuse, mais ce n’est pas ce que je veux faire, alors je fais un “opt-out”. Ce ne sont pas des technologies obligatoires ; ce sont des technologies “opt-in“. Même sans elles, je peux écouter, je peux avoir de la vaisselle propre, et je peux lire.
Je bénéficie de la technologie si je choisis de l’utiliser, mais son absence ne m’empêche pas d’accomplir la tâche fondamentale.
En général, la technologie nous promet, implicitement ou explicitement, d’améliorer notre qualité de vie. On peut en voir des exemples explicites dans l’histoire avec les voitures: “Avoir une voiture Ford, c’est avoir de la liberté”, ou avec les appareils électriques: “Chaque prise électrique dans votre maison est une source potentielle de confort et de loisirs.” Plus récemment, Facebook a adopté la mission de rapprocher le monde, mais Facebook montre aussi comment une technologie peut finir par contredire sa promesse initiale.
Revenons à l’exemple des applications des compagnies de transport qui m’avaient causé tant de frustration à mon arrivée à Paris : elles promettent d’accélérer l’achat des billets et de réduire l’anxiété des voyageurs. Les gens qui aiment planifier peuvent acheter leurs billets de train depuis le confort de chez eux, et ceux qui ne peuvent pas planifier et sont toujours en retard peuvent acheter leurs billets en courant vers la gare.
Alors, pourquoi me plains-je de ces applications ? Car cette promesse crée une dépendance. Pour quitter Paris, je dois avoir un portable chargé, avec un forfait mobile que j’ai acheté à l’avance, avec une connexion suffisamment rapide pour télécharger trois applications, avec suffisamment d’espace de stockage ( puis, créer trois comptes, chacun avec un code de sécurité ). Cette technologie est moins un outil que je choisis qu’une infrastructure à laquelle je dois me soumettre.
Une technologie peut naître d’une intention bénéfique et rester, au départ, entièrement “opt-in”. Elle commence par une promesse d’améliorer notre vie, puis, à mesure que la population l’adopte, elle devient dominante; et une fois dominante, elle devient obligatoire de fait; et avec l’obligation vient la disparition progressive, puis totale, des alternatives ( en tant qu’enterprise, pourquoi paierais-je pour maintenir deux solutions qui résolvent le même problème ? ).
Pour qu’une technologie tienne vraiment sa promesse, elle doit offrir une possibilité supplémentaire sans détruire celles qui existaient auparavant. Elle doit rester véritablement “opt-in”. La valeur d’une nouvelle technologie pour une société tient autant à ce qu’elle rend possible qu’à ce qu’elle laisse encore possible sans elle.
Et pour la prochaine fois, j’aimerais que mon portable soit une option pour quitter Paris, pas une condition.